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Flore endémique de l'île Maurice : le trochetia, l'ébène et la forêt qu'on a failli perdre

Sous les cannes à sucre et les resorts, il ne reste qu'un mouchoir de forêt d'origine — et dedans, des plantes qui ne poussent nulle part ailleurs sur Terre. Je t'emmène voir cette flore rescapée, et je te dis où la trouver sans te faire avoir.

L’habitant-passeur
Flore endémique de l'île Maurice : le trochetia, l'ébène et la forêt qu'on a failli perdre

Tu débarques à Maurice, tu regardes par le hublot en approche de MRU, et tu vois quoi ? Du vert. Des champs de canne à perte de vue, des greens de golf, des cocotiers plantés au cordeau autour des hôtels. Le réflexe, c'est de se dire « waouh, quelle nature ». Sauf que je vais te casser un peu le mythe, parce que c'est mon boulot de passeur : presque tout ce vert-là est importé. La canne vient d'Asie, le filao d'Australie, les cocotiers d'un peu partout. La vraie forêt mauricienne, celle qui existait avant que le premier bateau ne mouille ici, il en reste à peine de quoi remplir un dé à coudre.

Et pourtant, c'est dans ce mouchoir de poche que se cache le truc le plus précieux de l'île. Des plantes qui n'existent nulle part ailleurs sur la planète. Pas rares, pas menacées : uniques. Laisse-moi t'expliquer pourquoi, et surtout où aller les voir de tes yeux.

L'endémisme, ou pourquoi une île fabrique ses propres plantes

Maurice, c'est un caillou volcanique surgi de l'océan Indien il y a quelques millions d'années, à des centaines de kilomètres de la moindre autre terre. Quand une graine, portée par un oiseau ou une tempête, tombe sur un rocher aussi isolé, elle se retrouve coupée du monde. Génération après génération, elle évolue dans son coin, s'adapte au climat, aux sols, aux insectes locaux, et finit par devenir une espèce que tu ne croiseras jamais ailleurs. C'est ça, l'endémisme.

Les chiffres donnent le vertige quand on les mesure. On recense à Maurice environ 685 espèces de plantes indigènes, dont 311 sont endémiques — donc propres à l'île et à elle seule (source : Wikipédia, flore endémique de l'île Maurice). Presque une plante sur deux du patrimoine végétal originel ne pousse littéralement qu'ici. Le revers de la médaille, c'est que l'UICN classe Maurice parmi les flores les plus menacées au monde, avec une large part de ces espèces en danger. On marche sur un trésor fragile.

Le trochetia, la « boucle d'oreille » qui a failli disparaître

Si je devais te présenter une seule plante mauricienne, ce serait elle. Le Trochetia boutoniana, promue fleur nationale depuis 1992, l'année où Maurice est devenue République (sources : trekkingmauritius.com ; lemauricien.com). Les Mauriciens la surnomment la « boucle d'oreille », et quand tu la vois pendre au bout de sa tige, tu comprends tout de suite pourquoi : une clochette orange vif, charnue, qui se balance comme un bijou.

Ce que j'adore raconter, c'est son histoire de revenante. Pendant longtemps, on l'a crue éteinte, envolée, rayée de la carte. Elle a été redécouverte au début des années 1980, cramponnée aux pentes du Morne Brabant, cette montagne-symbole du sud-ouest. Autant te dire que la retrouver a été un petit électrochoc national.

Le trochetia n'est d'ailleurs pas seul : il existe cinq espèces de Trochetia sur l'île, toutes endémiques, qui vivent surtout en forêt humide d'altitude. Certaines portent leur nom de leurs fleurs — uniflora pour la fleur unique, triflora pour les trois fleurs par tige. La boutoniana, elle, reste la reine. Ne t'attends pas à la voir sur le bord de la route : c'est une plante d'initié, qu'on va chercher.

L'ébène : le bois noir qu'on a rasé pour meubler l'Europe

Maintenant, la partie qui fâche. Si la forêt mauricienne a été décimée, l'ébène en est le symbole. Le Diospyros tessellaria, l'ébénier noir endémique, était autrefois l'arbre le plus répandu de l'île (source : Wikipédia). Son bois d'un noir dense, presque métallique, s'est mis à valoir de l'or dès l'arrivée des Européens.

Alors on a coupé. Beaucoup. Pendant des siècles, sous les Hollandais puis les Français et les Britanniques, on a exporté l'ébène mauricien par bateaux entiers pour meubler les salons cossus d'Europe. L'exploitation a duré jusqu'à la toute fin du XIXe siècle. Le résultat, tu le connais déjà : les forêts d'ébéniers ont quasiment disparu, et l'arbre ne survit plus que sur quelques pentes de montagne et dans le parc national des gorges de la Rivière Noire.

Quand tu poses la main sur un tronc d'ébène aujourd'hui, dans une réserve, tu touches le survivant d'un massacre commercial. Ça remet les cocotiers d'hôtel à leur place, crois-moi.

Les compagnons de la vraie forêt

L'ébène ne poussait pas seul. Il faisait partie d'un écosystème dense que tu peux encore deviner dans les réserves. Retiens ces noms, ça t'aidera à comprendre les guides sur place :

  • Le bois de natte : un grand arbre de la forêt indigène, au bois lui aussi convoité, aujourd'hui rare.
  • Les lataniers : ces palmiers endémiques, dont le fameux latanier bleu, à la silhouette en éventail, réintroduits dans les réserves.
  • Les vacoas (pandanus) : ces arbres à racines-échasses dont on tresse encore paniers et chapeaux, emblèmes du bord de mer d'antan.

Les fameux 2 % : ce qu'il reste vraiment

Voilà le chiffre qui devrait être placardé à l'aéroport. Après des siècles de déforestation coloniale, il ne subsiste plus que 2 % environ de forêt de qualité sur toute l'île (source : amplitudes.com). Deux pour cent. Le reste, c'est de la canne, de l'urbanisation, ou de la forêt secondaire envahie par des plantes exotiques.

Ce qui rend chaque parcelle rescapée si précieuse. Ces 2 % se concentrent surtout dans le sud-ouest montagneux — le parc national des gorges de la Rivière Noire — et sur quelques îlots au large où les cochons, cerfs et singes n'ont jamais mis les pattes. C'est là, et uniquement là, que tu verras Maurice telle qu'elle était avant nous.

Où voir cette flore rescapée : mes trois adresses validées

Le Pétrin, pour marcher gratuitement dans l'altitude

Validé. Le Pétrin, c'est l'entrée est du parc national des gorges de la Rivière Noire, sur les hauteurs, là où l'air fraîchit et où la forêt humide reprend ses droits. Départ de plusieurs sentiers balisés, accès libre. C'est ici que tu as le plus de chances de croiser des trochetias sauvages et une végétation d'altitude authentique. Emporte une petite laine : à cette hauteur, on n'est plus du tout dans la carte postale tropicale, et c'est justement ce qui fait le charme.

Ebony Forest, à Chamarel, pour comprendre la restauration

Validé, et de loin mon préféré pour les curieux. Au-dessus de Chamarel, la réserve d'Ebony Forest est l'un des rares endroits où tu marches dans une forêt indigène qui abrite plus d'une centaine d'espèces d'arbres. Le projet de restauration y est lancé depuis 2006, et l'équipe a replanté plus de 141 000 plants indigènes, ébéniers en tête, pour relancer la régénération naturelle (source : ebonyforest.com). Tu y vois concrètement à quoi ressemble la reconquête : les jeunes ébènes qui repoussent, le contraste avec la forêt dégradée juste à côté. Il y a un point de vue panoramique qui vaut à lui seul le détour, et ta visite finance directement la conservation de la faune.

Île aux Aigrettes, le Maurice d'avant en modèle réduit

Validé, coup de cœur émotion. Ce petit îlot de corail au large de Mahébourg est une réserve gérée depuis 1986 par la Mauritian Wildlife Foundation. Ils ont fait un travail de titan : arracher les plantes exotiques, éliminer les rats, réintroduire l'ébène, le latanier, les tortues géantes. Tu débarques en bateau, un guide t'accompagne, et tu marches littéralement dans une reconstitution grandeur nature de l'île pré-coloniale. Pour un premier contact émotionnel avec la flore endémique, c'est imbattable.

Les envahisseuses, l'autre bataille

Un mot pour que tu comprennes ce qui se joue derrière ces réserves. Le pire ennemi de la flore mauricienne aujourd'hui, ce ne sont plus les scieurs d'ébène, ce sont les plantes invasives importées — goyaviers de Chine, troènes, lianes exotiques — qui étouffent les endémiques et prennent toute la lumière. Tout le travail des réserves consiste à arracher ces intruses, plant par plant, à la main, puis à replanter l'indigène. C'est lent, ingrat, et sans fin. Quand tu paies ton billet d'entrée, c'est ça que tu finances : des mains dans la boue qui rendent l'île à elle-même.

Le bon plan logement du passeur

Pour rayonner vers ces sites sans te taper des heures de route, cale-toi dans le nord, du côté de Grand Baie et Pointe aux Canonniers : tu es bien placé pour l'Île aux Aigrettes comme pour les excursions vers le sud-ouest, et tu profites du meilleur du littoral entre deux randos. Mon adresse à moi, celle que je refile à mes proches, c'est le Mandala Moris : un boutique-hôtel à Pointe aux Canonniers et ses appartements du Domaine de Grand Baie. Accueil de vrais gens, pas d'usine à touristes, et tu es en direct avec les hôtes qui connaissent l'île — exactement l'esprit qu'il te faut pour ce genre de voyage nature.

Côté formalités, respire : si tu es ressortissant français ou d'un pays de l'UE, tu entres sans visa, avec un séjour autorisé jusqu'à six mois (180 jours) par année civile, passeport valide et billet retour. Tu poses le pied à l'aéroport de Plaisance (code MRU), et tu es libre. De quoi prendre le temps d'aller saluer les derniers ébènes.

Ce que je veux que tu retiennes

Maurice, ce n'est pas qu'un lagon. C'est une île qui a inventé sa propre flore dans son coin pendant des millions d'années, qui l'a presque entièrement perdue en trois siècles, et qui se bat aujourd'hui pour sauver les 2 % qui restent. Va voir le trochetia, touche un ébénier, marche dans la forêt du Pétrin. Tu ne regarderas plus jamais un champ de canne de la même façon. Et ça, aucun resort ne te le vendra sur une brochure.

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