Faune, flore & nature

Tortues à l'île Maurice : où les approcher, les nourrir et nager avec elles

À Maurice il y a deux mondes de tortues qu'on confond tout le temps : les géantes d'Aldabra qu'on nourrit à la main, et les tortues marines du lagon qu'on regarde sans jamais toucher. Je te donne les vrais spots et la règle d'or.

L’habitant-passeur
Tortues à l'île Maurice : où les approcher, les nourrir et nager avec elles

Laisse-moi te dire un truc qu'on répète trop peu au voyageur qui débarque : à Maurice, il y a deux tortues qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre. La première, tu peux la caresser, lui tendre une feuille de chou et sentir sa mâchoire tirer dessus. La seconde, tu la croises dans le lagon, elle broute son herbe marine, et la seule chose correcte à faire, c'est de la regarder passer les bras le long du corps. Confondre les deux, c'est le grand classique du touriste. Alors on va démêler ça ensemble, avec les vrais spots et les vraies règles.

Deux tortues à ne pas confondre

D'un côté, la tortue géante d'Aldabra (Aldabrachelys gigantea). C'est un reptile terrestre, un mastodonte à carapace bombée qui broute l'herbe comme une vache au ralenti. Elle vient à l'origine de l'atoll d'Aldabra, aux Seychelles, et c'est aujourd'hui l'une des dernières espèces de tortues géantes de l'océan Indien encore vivantes à l'état sauvage. À Maurice, on l'a fait venir pour remplacer les tortues géantes endémiques de l'île, disparues dès le début du XVIIIe siècle, mangées et pillées par les premiers colons.

De l'autre côté, les tortues marines : tortues vertes surtout, parfois imbriquées. Elles vivent dans le lagon et l'océan, nagent avec une grâce qui te fait oublier de respirer, et ne sortent de l'eau que pour pondre sur certaines plages. Elles sont protégées, sauvages, et n'ont absolument rien à faire dans un enclos.

Retiens la formule : l'Aldabra, on la nourrit ; la marine, on la contemple. Le reste de l'article découle de ça.

Les géantes qu'on approche : nourrir les tortues d'Aldabra

C'est le côté « ludique » de l'affaire, et honnêtement, c'est un moment que même les adultes blasés adorent. Trois adresses valent le détour, chacune avec sa personnalité.

La Vanille Nature Park — validé, le grand classique du sud

Si tu ne dois en faire qu'une avec des enfants, c'est celle-là. Fondé en 1985 pour sauver de l'extinction plusieurs espèces (tortues, crocodiles, chauves-souris, papillons), La Vanille Nature Park, à Rivière des Anguilles dans le sud, héberge une belle colonie d'Aldabra. Et surtout, on peut les nourrir. Tu achètes des légumes verts à l'entrée de l'enclos, tu entres, et tu tends ta feuille. La sensation quand cette bouche de dinosaure vient happer le chou, c'est quelque chose.

Les chiffres donnent le vertige : ces bestioles peuvent peser jusqu'à environ 250 kg et vivre plus de 150 ans. Le doyen des lieux, un mâle centenaire surnommé Domino, affiche autour de 275 kg sur la balance. Ce sont des végétariens stricts, fous de fruits et de la plupart des légumes. Petit conseil de terrain : le parc organise généralement le nourrissage à heures fixes en milieu de journée, donc renseigne-toi sur les créneaux à l'accueil pour ne pas arriver le bec dans l'eau. Prévois aussi un chapeau, le sud tape fort à midi.

Chamarel, terre des sept couleurs — validé si tu es dans l'ouest

Tu connais sans doute Chamarel pour ses dunes arc-en-ciel et sa cascade de 100 mètres. Mais le géoparc abrite aussi un vrai sanctuaire de tortues d'Aldabra, avec même une nurserie pour les jeunes. C'est plus contemplatif qu'à La Vanille, plus intégré dans un décor spectaculaire : tu enchaînes la terre des sept couleurs, la cascade, un café planté sur place et les tortues, le tout dans la même matinée.

Le panneau explicatif du site le dit bien : ces Aldabra sont les cousines des tortues géantes endémiques mauriciennes (les formes bombées et à cou-de-cygne) éteintes depuis le début du XVIIIe siècle. Elles peuvent atteindre un mètre de long et vivre en moyenne plus de 150 ans — la légende locale raconte même que la doyenne du parc serait morte à 250 ans. Vrai ou enjolivé, ça te dit la longévité folle de la bête. Combine la visite avec le sud-ouest et Le Morne, tu as ta journée nature bouclée.

Île aux Aigrettes — validé pour ceux qui aiment comprendre

Celle-là, c'est ma préférée pour la tête, pas pour les mains. L'Île aux Aigrettes, îlot corallien au large de Pointe d'Esny (côté Mahébourg, sud-est), est une réserve naturelle où les tortues ne sont pas une attraction mais des outils de restauration écologique. En 2000, on y a introduit des Aldabra pour sauver la forêt d'ébène, ravagée par des siècles d'exploitation.

Le mécanisme est génial : la tortue mange les fruits de l'ébénier, se balade, et disperse les graines dans ses crottes un peu partout sur l'île. Le passage dans son système digestif ramollit le noyau et facilite la germination. Résultat, moins de dix ans après leur arrivée, ces tortues avaient largement rempli leur mission de jardinières. La visite se fait avec un guide de la fondation, tu marches dans une forêt endémique reconstituée en écoutant l'histoire de chaque espèce sauvée. Tu ne nourris personne ici, tu apprends — et c'est puissant.

Les tortues du lagon : nager avec elles sans les déranger

Passons à l'autre monde, celui de l'eau. Croiser une tortue verte en snorkeling, c'est le genre de souvenir qui reste gravé. Mais c'est aussi là que je vois le plus de bêtises, alors lis bien ce qui suit.

Les spots où tu as tes chances

  • Trou aux Biches (nord) : historiquement le spot star. Le récif est à quelques centaines de mètres du bord, accessible à la nage, et les tortues vertes viennent brouter l'herbier juste derrière la barrière. Attention toutefois : c'est aussi l'endroit le plus fréquenté, donc le plus surveillé côté réglementation (j'y reviens).
  • Blue Bay (sud-est) : le seul parc marin de l'île, avec des coraux dont certains sont vieux de plusieurs siècles. Fonds transparents, poissons partout, et des tortues de passage. Un incontournable, mais fais-toi déposer par un bateau à fond de verre qui respecte la zone.
  • Pointe aux Piments et Balaclava (nord-ouest) : moins couru que Trou aux Biches, souvent cité parmi les meilleurs coins pour approcher les tortues marines, avec des sorties encadrées au départ du secteur.

Mon conseil d'initié : sors tôt le matin, mer plate, lumière rasante, moins de monde. Et choisis un prestataire qui coupe le moteur et te laisse te mettre à l'eau doucement, jamais un qui fonce sur l'animal pour la photo.

La règle d'or — à respecter, non négociable

Voici le truc que trop de gens ignorent : on regarde, on ne poursuit pas, on ne touche jamais. Ce n'est pas de la sensiblerie, c'est vital pour l'animal — et c'est désormais encadré. Les autorités mauriciennes ont durci le ton contre le fait de nager après les tortues, de les toucher ou de les nourrir, Trou aux Biches étant particulièrement dans le viseur après des drames liés au surtourisme sur cette faune du lagon. Concrètement :

  • Garde tes distances — quelques mètres suffisent pour observer sans stresser l'animal. Une tortue harcelée dépense une énergie précieuse à fuir au lieu de s'alimenter.
  • Ne la touche pas, ne monte jamais dessus — c'est interdit et ça peut la blesser (sa carapace n'est pas insensible, elle est innervée).
  • Ne la nourris pas dans le lagon. Contrairement à l'Aldabra dans son enclos, la tortue marine doit rester sauvage.
  • Ne bloque jamais sa remontée vers la surface : elle respire de l'air, l'empêcher de remonter, c'est la mettre en danger.
  • Crème solaire minérale, respect des coraux, et surtout ne rapporte aucun « souvenir » en écaille — c'est de l'espèce protégée, point.

Fais-toi cette promesse : si une tortue s'approche d'elle-même, c'est le plus beau des cadeaux. Si elle s'éloigne, tu la laisses partir. C'est ça, la bonne éthique du lagon.

Organiser tout ça : d'où rayonner

Bonne nouvelle côté logistique : pour un ressortissant français ou de l'Union européenne, Maurice, c'est sans visa, avec un séjour touristique autorisé jusqu'à six mois (180 jours) par année civile. Tu atterris à l'aéroport de Plaisance (code MRU), dans le sud-est, à deux pas justement de Mahébourg et de l'Île aux Aigrettes.

Géographiquement, tes tortues sont un peu partout : les géantes au sud (La Vanille), au sud-ouest (Chamarel) et au sud-est (Île aux Aigrettes) ; les marines plutôt au nord (Trou aux Biches, Pointe aux Piments) et au sud-est (Blue Bay). Si tu veux jouer sur les deux tableaux sans passer ta vie sur la route, le nord de l'île est une base idéale : tu es aux premières loges pour le snorkeling avec les tortues marines, et les excursions vers le sud restent faisables à la journée.

C'est là que je te refile l'adresse du passeur. Pour poser tes valises dans ce nord, je t'oriente vers le boutique-hôtel du Mandala à la Pointe aux Canonniers, ou ses appartements du Domaine de Grand Baie. Tu es à quelques minutes des plus beaux spots de snorkeling du nord-ouest, dans un cadre à taille humaine où l'on te parle vraiment de l'île plutôt que de te vendre un package. Le matin, tu files voir les tortues du lagon ; l'après-midi, tu récupères au calme. Pour ma part, c'est le genre d'ancrage que je recommande sans hésiter à un ami de passage.

Le mot du passeur

Maurice te tend ses deux tortues comme deux façons d'aimer le vivant. La géante d'Aldabra, tu l'approches, tu la nourris, tu mesures le temps long à sa lenteur imperturbable — 250 kg, un siècle et demi de patience. La tortue marine, tu la croises comme une grâce dans le bleu, et ta seule mission, c'est de ne rien lui prendre. Fais bien la différence entre les deux, respecte la règle d'or dans le lagon, et tu repartiras avec le bon souvenir : celui de quelqu'un qui a regardé sans déranger. C'est ça, voyager bien.

À lire aussi dans le carnet